Boukari le chauffeur de Taxi

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Mon GPS indiquait un bout de terre éloigné, au cœur d’une campagne, entouré de grandes surfaces arables, bordé de maisons en banco.

Je grimpe dans le taxi qui vient de s’arrêter. L’homme est jeune, la cinquantaine en forme, et un ton, des yeux, toujours rigolards. Ses yeux de conducteur n’auront regardé avec amabilité que ce qui leur était vraiment aimable, et si sa langue aura parfois tourné moins de sept fois dans sa bouche avant de parler, ce ne fut que pour déshabiller la vérité d’une certaine dureté, peut-être. Il est exigeant, mais ne se ménage pas. Boukari le chauffeur…

Il me demande, comme ça:

– Tu as voyagé récemment ?
– Oui, j’étais dans la région de Tagnamboul…
– Tagnamboul ? Le trou perdu là ? Awawwaw dans la préfecture de Dankpen ! Une sacrée région ! Tu y vois des trucs que t’as jamais vu de ta vie, que tu ne soupçonnais même pas, que tu n’imaginerais même pas possible, rationnel, compréhensible, rien ! Les gens vivent sans électricité, sans eau potable, sans réseau mobile, et surtout sans internet, en 2018. Oui ça se passe en 2018. Un vrai coin perdu dans notre petit pays le Togo.

Tagnamboul oulalalalala ! Si tu veux voir un spectacle, tu prends la route pour rallier Guerin-Kouka, l’unique ville proche. Tu vas au tribunal de Guerin-Kouka, sans blague, tu pourrais écrire un roman ! Un roman sulfureux mieux que ce que tu as lu jusqu’à présent. Ils sont durs, ils sont durs, les konkombas, les Tchokossis et les bassars ! Wallahi, wallahi ! Tu sais, parfois, quand je m’ennuie, quand j’ai des moments difficiles, quand je cherche un sens à mon existence, quand je suis curieux de la vie et de l’humain, je prends mon taxi et je vais passer la journée au tribunal de Guerin-Kouka.

Haha, ça te fait rire ? Eh oui, tu y vois la lie de l’humanité et moi, j’essaie de comprendre… Pourquoi ? Vraiment, je suis curieux de savoir comment des gens en apparence normaux, dans ce lieu clos, y perdent tout, jusqu’à leur dignité. Entre époux, entre fratrie, entre les parents et leurs enfants ! Un exemple ? Attends, j’en viens.

Un jour, j’ai vu une scène absolument incroyable : une dame, mauvaise mère sans doute, a brûlé les deux mains de sa petite fille de 6 ans parce qu’elle ne retrouvait plus la boîte qui contenait la moitié du lait peak qu’elle avait utilisé le matin pour agrémenter la bouillie de riz. Elle était plus inquiète par sa bouillie du lendemain sans lait que par les conséquences de cette brûlure. Une autre était accusée d’avoir vendu l’âme de son fils à ses amis sorciers. Son fils était fortement convaincu que c’était ce qui est arrivé parce que depuis qu’il a informé qu’il quittait la maison familiale, il fait des rêves étranges la nuit. Des rêves où il voit sa mère prendre de l’argent contre une bouteille dans laquelle il avait l’impression d’être enfermé. Alors pour tirer tout ça au clair, il a attaché sa mère dans une case des jours et des jours. C’est malheureusement le corps en décomposition de la mère qui a été découvert, tuée par la faim.

Un gars, son frère ne voulait pas lui vendre le terrain. Qu’est-ce qu’il a fait ? Ni une ni deux, il lui a envoyé sa femme ! La bonne femme s’est défigurée, a déchiré ses vêtements, a tué un chat et puis s’en est allée porter plainte défigurée avec son chat mort à la main, accusant le frère du gars. Le mari, il a dit au frère : si tu me vends les terres, pour le champ, je veux bien te pardonner et retirer la plainte ! Tu y vois des trucs absolument impossibles ! Un autre, il avait la tête fracassée avec une daba. Son frère a failli le tuer pour que dalle, pour une pintade bicyclette !

Un jour, un gars m’a demandé pourquoi j’étais au tribunal, je lui ai répondu, wallahi pourquoi tu n’es pas au champ toi ? Et tu sais, chaque région a ses particularités : si tu vas faire un tour dans les villages de Borbouaga, Boutchatchal, Koukamessanda, Kabongnambou, Kikamomboul ou Tchirkpambou, ils ont des plaintes différentes, mais on retrouve leurs maux, leurs tares, leurs particularités portées au tribunal.

Chez les Konkombas, le nerf de la guerre, c’est la guerre pour la terre. Tu peux tout lui enlever au Konkomba, sauf la terre ! Les Tchokossis ont plutôt les nerfs tendus, suffisamment tendus pour ne jurer que par la chasse. Si tu vas à Bassar, si tu vas à Niamtougou, si tu vas à Tchamba, si tu vas à Bafilo, ce ne sera pas si différent parce qu’ils vivent les mêmes réalités… Wallahi ! Un proverbe losso dit: Ce que la terre a avalé, elle le crache toujours. Je replique avec : un proverbe éwé dit : Quand tu sors, tu verras des choses !

Il rit, Hahaha ! Et c’est vrai ! Il te reste des choses à voir dans ce monde. J’ai écouté des centaines et des centaines d’histoires là-bas, dans le tribunal. Il y a d’ailleurs un monsieur handicapé là-bas, très célèbre ! Un vrai grimoire qui recèle toute l’histoire de la région.

Boukari poursuit :
– Moi j’aime bien discuter. Echanger. Débattre. J’ai appris ça à l’étranger. J’ai appris à m’ouvrir l’esprit, à être curieux, et finalement, j’ai appris la critique : moi à « donner de la critique », moi à « recevoir » de la critique. Alors dans mon taxi, dans ma courte et misérable vie, je suis curieux, de comprendre et de partager avec les autres. Je me dis que peut-être, ces inconnus, je leur fais découvrir ou redécouvrir ce pays, notre pays. Peut-être une autre façon de penser et d’aborder les humains, leurs traditions, leurs coutumes, leurs cultures… il faut s’ouvrir à tout. A partir de rien.

Boukari le chauffeur de taxi, c’est surtout sa personnalité, profonde, franche, honnête qui marque son temps, ce peu de temps qu’il passe avec ses clients, ou ses passagers, temps précieux tout autant que son génie. Un petit gentilhomme visionnaire au regard serein. Un humaniste réfléchi qui pense aux maux qui minent notre société, au bien de tous. Son génie exprime une paisible vérité toute nue.

Tout chauffeur de taxi est un homme dont on ne sait pas tout. Sauf l’essentiel dirons-nous. Mais Boukari, il a l’essentiel pour lui et l’essentiel pour nous autres, ses passagers. Et les zones d’ombre qu’on lui trouve ne mettent que plus en évidence celles de sa lumière sur les maux de notre société.

Je descends du taxi, en lui serrant une dernière fois la main, je me suis senti triste. Triste de ne pas pouvoir profiter de tout ce lot d’histoire dont seul Boukari avait la finesse de raconter avec une dose d’humour. Je savais que je partais bien plus riche que je suis monté. Je me rappelle de sa dernière phrase en souriant et dans mon ventre, remue encore la douceur de son verbe.

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